Le clientélisme marseillais expliqué aux enfants

D’abord, minot, il faut que tu saches que cette maladie peut toucher n’importe quel adulte, pour peu qu’il fasse de la politique. Gauche ou droite, personne n’est génétiquement protégé.

Ensuite, le clientélisme, c’est un engagement : « tu fais ceci pour moi, je te donnerai cela ». Sauf qu’il ne faut pas tout mélanger ! Un engagement, ça peut être tout à fait légitime, c’est-à-dire honnête et respectueux des lois. Le clientélisme, petit, c’est un engagement qui n’est pas citoyen, qui ne concerne que deux individus, d’homme à homme, comme on dit : le patron (celui qui donne l’ordre) et le client (celui qui obéit). Et puis, tu verras, ça rend fada.

A Marseille, le patron, c’est le maire. Et le client, c’est l’électeur. Attention, pas de généralité : un homme ou une femme politique a toujours comme but la quête de l’électeur. C’est ce dernier qui va lui donner la liberté nécessaire à l’entreprise d’un projet citoyen. Mais, dans le clientélisme, cette quête, elle est déformée. C’est du donnant-donnant. Le client (ou l’électeur, si tu préfères) devient un objet de pouvoir. C’est pour ça qu’il ne faut pas mélanger les quêtes et dire « Tous les mêmes ».

A Marseille, donc, il arrive souvent que le patron tente de soudoyer – « acheter », si tu préfères – le client. Je vais te donner des exemples : pendant une campagne électorale, le candidat X dit souvent à un électeur Y : « si tu votes pour moi, j’appliquerai le programme de tes rêves ». En soi, c’est pas bien méchant. Après tout, le candidat X ne propose rien d’autre qu’appliquer son programme en échange d’un vote de Y. Là, où ça se complique c’est quand ça devient : « si tu votes pour moi, je trouverai un emploi à ton fils ou ta fille ». Ça rigole plus : le patron (X) s’engage, son client (Y) aussi. Mèfi à celui qui se dédit ! Le problème, c’est tout ce que ça entraine vraiment : si le patron (X) s’engage, il n’a pas intérêt à mentir. Donc, vu qu’il est facile pour le client (Y) – s’il n’a pas de scrupules – de voter pour lui, le patron va devoir s’employer à répondre aux promesses. Et il va devoir sans aucun doute corrompre toute une chaîne pour satisfaire, en retour, le client. Oui, je sais, ça fait beaucoup de monde. Hélas…

Et beaucoup d’argent dépensé aussi ! Tu crois vraiment que le patron va utiliser son propre argent ? Non, bien entendu. Car le nerf de la guerre, c’est justement l’argent : l’argent qu’il y a à se faire pour l’élu, l’argent que va gagner l’électeur et l’argent nécessaire pour mettre en place le clientélisme. Résultat : il va utiliser ce que tu as déjà entendu souvent à la télé et à la radio : l’argent public. On pourrait même dire : l’argent DU public. L’argent de papa, l’argent de maman, l’argent du papé ou celui de la mamet, celui de la maîtresse et du facteur.

Tiens, tu veux des exemples typiquement marseillais ? Par exemple, il y a ces parents qui viennent d’avoir un petit et qui ont un besoin urgent de crèche. Comme Marseille est très mal dotée (2756 places dans les 63 crèches municipales… dans une ville de près de 900 000 habitants !), le seul moyen, c’est souvent d’obtenir l’aide d’un élu (un petit patron en puissance). Mais l’élu ne va pas simplement répondre à une demande qui, dans une ville bien gérée, n’aurait pas d’existence. Il attend une contrepartie qui sera, généralement, un vote, une tenue de bureau lors d’élection, une distribution de tracts ou du collage d’affiches. La situation pourra se reproduire pour contourner la Carte Scolaire (c’est un système qui fait en sorte que les enfants aillent à l’école près de là où ils habitent afin d’équilibrer les chances et de faire respecter une certaine mixité sociale… sauf que bien des parents veulent la contourner pour profiter d’écoles qu’ils considèrent comme meilleure) ou pour n’importe quel document administratif.

Au final, moins la ville est bien gérée, plus le taux de clientélisme est fort. Ça s’entretient, tu sais. Ces gens-là savent contrôler l’offre et la demande. C’est un système mafieux.

Alors, comment ça se fait qu’à Marseille, ce clientélisme est si persistant ? D’abord, le chômage. A Marseille, le taux est à 17% environ. C’est énorme. Ça représente des dizaines de milliers de marseillais… Et puis, ici, il y a un sacré déséquilibre entre l’emploi public et l’emploi privé. Pourquoi ? Parce qu’à partir du moment où ce déséquilibre n’est plus, l’élu a moins de pouvoir puisqu’une partie est transférée au privé (à un autre patron, si tu veux). On a vu ça avec la gestion des poubelles, par exemple. Tu sais à quel point Marseille certaines rues de Marseille sont sales… Les salariés eux-mêmes (parfois des « clients ») voient ça d’un mauvais œil puisqu’ils ne pourront plus obtenir de faveurs du patron en échange d’un vote… Tout déséquilibre mène inévitablement à un risque de clientélisme en matière d’emploi public et privé.

Ensuite, Marseille est fragile et sa population a donc été fragilisée. Du coup, quand on est fragile, on a besoin d’aide. Et si on n’a pas de réseau (par exemple, si on ne fait pas partie d’un groupe social puissant), c’est vers l’élu qu’on risque de se tourner. Tiens, ça me fait penser à « Kaa », le serpent du « Livre de la Jungle » : à partir du moment où tu te laisses hypnotiser, c’est trop tard.

Et puis, tu sais, Marseille, c’est 111 quartiers, comme autant de villages où règnent parfois des petits rois (des maires de secteur aux compétences limitées : centres culturels et aérés, petits espaces verts, terrains de boules, stades, animation). Le clientélisme, ça fonctionne surtout dans les petits territoires même si un « village » marseillais, c’est parfois l’équivalent d’une ville française moyenne (Sainte Marguerite possède plus de 20 000 habitants ! Et ce n’est qu’un quartier du 9ème arrondissement où vivent près de 80 000 personnes : plus qu’à Cannes, par exemple !). 111 quartiers, donc, où l’élu a tout loisirs de serrer encore et encore des mains. Ici, on appelle ça des fiefs : des domaines qui appartiennent à quelqu’un. Et à Marseille, tout élu qui se « respecte » (ça me fait rire, de te dire ça !) doit avoir un fief avec une réserve de voix, c’est-à-dire, pour faire simple : des gens qui vendraient père et mère pour faire plaisir à l’élu. Y compris si l’élu a des problèmes avec la justice. En échange de quelque chose, bien entendu…

Résultat : l’élu ne pouvant contenter qu’un petit nombre de personne, ça crée des tensions parmi les citoyens. Mais aussi entre élus. Et ça favorise un climat négatif où les plus fragiles (ils sont tellement nombreux à Marseille que je ne pourrai tous les citer) finissent par voter n’importe comment. En Italie, à chaque fois que l’État abandonne son peuple, la Mafia vient à sa rescousse. Aujourd’hui, le chiffre d’affaire de la redoutable Mafia calabraise qu’on appelle la ‘Ndrangheta pèse autant que Deutsche Bank et McDonald’s réunis ! Comment l’État peut-il lutter ? Et quand on sait ce que les plus courageux – comme le journaliste Roberto Saviano qui est protégé jour et nuit depuis des années – doivent endurer, difficile d’imaginer des élus de base combattre ce que leurs collègues ont laissé prospérer – soit par complicité ou par aveuglement.

Et puis, celui qui bénéficie du clientélisme, par exemple grâce à un emploi offert gracieusement, n’a sans doute pas forcément la même motivation que celui qui pointe à Pôle Emploi. Tu comprends pourquoi on marche parfois sur la tête dans cette ville.

Et puis jouer avec le clientélisme, c’est jouer avec le feu : au début, c’est joli et puis, tu le sais : on finit par se brûler. L’élu, qui promet à tout va pour se maintenir au pouvoir ou pour favoriser ses réseaux, fini par tomber dans l’immobilisme. Untel vient le voir parce qu’un restaurant est trop bruyant le soir ; untel parce qu’il ne veut pas d’HLM près de chez lui ; un autre parce qu’il ne trouve pas de place pour se garer et pousse pour que des potelets fraîchement installés soient retirés… Tout est bon pour réclamer un « service » et quand tout le monde s’y met, la ville se retrouve bloquée. Du coup, l’élu ne prend plus de risque et la ville s’immobilise. Quand elle ne recule pas…

Alors, qu’est-ce qu’on peut y faire, tu me diras… Déjà, promettre moins. Tu sais bien que lors des campagnes électorales, les gens en costumes-cravates qu’on voit à la télé ont tendance à tout offrir. Sauf que l’argent qu’ils comptent utiliser, c’est celui des citoyens. Et si les citoyens sont pauvres et fragiles, la réalisation de tant de promesses va faire augmenter la dette. Et risque de bloquer le développement économique de la ville.

Il faudrait aussi que le contact humain soit prioritaire plutôt que d’avoir affaire avec des grosses communautés qui finissent par se scléroser (ça veut dire : s’immobiliser) tant elles ont un fonctionnement qui dépasse parfois les élus eux-mêmes.

Enfin, c’est dans la transparence et l’égalité que se noiera le clientélisme. Si les élus devaient directement des comptes aux citoyens comme on le voit dans certaines petites villes (tu te souviens, dans le Queyras, on a visité de tous petits villages qui affichaient, dans la rue, les comptes rendus de réunions où les dépenses étaient mentionnées au centime près et où les investissements étaient clairement indiqués. C’est ça, la transparence).

Ainsi, on aurait sans doute évité de construire à Marseille un tunnel dont les travaux ont coûté plus de 220 millions d’euros avec un dépassement de 24 millions d’euros (le tout payé de la poche de marseillais !) et qui coûte, en plus, 1,70€ (et bientôt 1,90€ !) à chaque traversée alors que dans une ville voisine, Toulon, il est gratuit ! Résultat : presque personne ne le prend ! C’est fou, non ? A qui profite le crime ? Au maire et à ses amis que j’aime bien appelé des bétonneurs. Tu comprendras ce que je veux dire, plus tard…

On aurait aussi évité qu’un syndicat – que j’aime bien appeler « Force Ordurière » (oui, c’est un gros mot mais de temps en temps, ça fait du bien) et qui est incapable de rendre Marseille propre malgré des années de clientélisme – soit l’unique interlocuteur du maire, quel que soit le sujet, au point de lui remettre une carte de membre !

On aurait clairement évité que tant d’électeurs votent pour un parti d’extrême-droite, dans une ville née du métissage (n’oublie jamais l’histoire de Gyptis et Protis !) : Marseille, « caravansérail du monde ».

On aurait peut-être évité qu’un président de Conseil Général, qui passe plus de temps chez le juge que sur le terrain ou dans son bureau, continue de parader comme si de rien n’était et s’allie avec un maire sortant pour lui permettre de passer plus de 20 ans au pouvoir. Dans une ville qui n’a connu que 3 maires en 60 ans.

Inspiré par « Le clientélisme, comment ça marche ? », une intervention de Philippe Sanmarco (2003)

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